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vendredi 25 janvier 2019

AUTOUR DE "NOCES TCHETCHENES"

Zoukhra est une jeune tchétchène de 23 ans. Née en 1990, elle avait 4 ans au moment de l'intervention militaire russe en Tchétchénie. De nature rêveuse, plutôt introvertie, elle vit dans le souvenir de son père, tué la nuit du 31 décembre 1994 durant la bataille de Grozny. J'ai composé sa personnalité et son histoire à partir de celles de plusieurs kamikazes tchétchènes et daghestanaises. Elle incarne une sorte de « précipité » de toutes les blessures, de toutes les espérances, de toutes les rancoeurs accumulées par les peuples du Caucase Nord depuis leur déportation par Staline en 1944.
De fait, ma Zoukhra représente l'archétype de la terroriste potentielle : des grands parents déportés au Kazakhstan, un père tué par les russe ; une personnalité qui, sous des apparences discrètes, dissimule un désir secret de vengeance. Mais le souvenir des offenses passées ne suffit pas à provoquer ce « passage à l'acte » par lequel une simple rancune fait d'un individu un terroriste. Dans la longue liste des attentats qui ont frappé la Russie durant les vingt dernières années, les sociologues et psychologues russes ont réussi à mettre en lumière chez les terroristes des singularités qui peuvent expliquer leur engagement et leur détermination. Lors de la prise d'otage du Théâtre de Moscou, parmi la dizaine de « veuves noires » prêtes à se faire exploser, au moins deux étaient atteintes de maladie incurable. Cancer des poumon, leucémie. Les autres étaient poussées par d'autres raisons, tout aussi déterminantes : le besoin d'argent pour nourrir leurs enfants, une passion amoureuse pour un terroriste, un passé de « pécheresse » à racheter. J'ai été frappé, lors de la genèse de mon travail, du caractère absolument secondaire de la foi islamique dans le cheminement de ces femmes vers leur terrible destin. Dans le cas de ma Zoukhra, c'est un besoin d'argent urgent, pour payer les études de sa petite sœur Alina, qui va être un des principaux rouages de son embrigadement. Mais il y en a d'autres. Sur ces jeunes femmes, le destin semble s'acharner à faire converger toutes les raisons de commettre le pire. Car Zoukhra possède aussi un trait de caractère propre à toutes les kamikazes de cette région : une forme d'infantilisme, d'immaturité affective, qui donne à comprendre comment les recruteurs (ou recruteuses) peuvent facilement faire main basse sur leur psychisme, et en faire ce qu'ils veulent.
Dans mes Noces Tchétchènes, Zoukhra, déjà investie de cette volonté de vengeance qui est un des principes de fonctionnement des clans de son pays, va dans un premier temps tomber amoureuse d'un jeune daghestanais, Dalgat, venu au mariage d'une voisine. Amour absolument platonique, et dépourvu de tout enracinement dans un projet de vie. Elle le voit une première fois par la fenêtre de sa chambre : il n'en faut pas plus pour qu'elle se sente lui appartenir. Sans le savoir, elle a déjà plongé tête baissée dans le piège qui fera d'elle une kamikaze. Car ce Dalgat, derrière son apparence d'éphèbe jovial et innocent, fait partie d'un groupe terroriste de Makhatshkala, dans lequel il remplit, avec une absence de scrupule terrifiante, la fonction d'exécuteur. Dès lors, lorsque sa voisine Djamila, recruteuse pour ce même groupe, lui propose de lui faire rencontrer un homme qui pourra lui fournir une aide financière pour payer les études de sa sœur Alina, Zoukhra accepte : Djamila lui a donné une photo de cet homme inconnu et providentiel ; posant à côté de lui, Zukhra reconnaît Dalgat.
La première rencontre avec ces gens qu'elle ne connaît pas se passe dans une cave sinistre. Là encore, la présence de Dalgat, au fond de la pièce, est décisive. Zoukhra n'est plus en mesure d'opposer à ce qu'on va lui proposer la moindre volonté personnelle. La passion amoureuse a déjà anéanti en elle tout libre arbitre.
Je ne vais pas vous dévoiler la suite de l'ouvrage. Mais le sort va continuer de s'abattre sur Zoukhra, inexorablement. J'ai suivi pas à pas, horrifié moi-même par ce que je voyais se développer sous ma plume, l'enchevêtrement quasi diabolique des rêts qui allaient lier Zoukhra, jusqu'à l'anéantissement complet de sa volonté. A mesure que j'écrivais, j'étais saisi d'une compassion ( non pas de pitié, mais de compassion, n'est-ce pas?) de plus en plus pénétrante pour cette jeune femme que je ne voyais plus comme une criminelle, mais comme la plus innocente des victimes.

 Le paysage qui entoure Zoukhra répond à sa nature. Il lui fait écho à chaque étape de son cheminement spirituel. S'il en est ainsi, dans un contexte et une époque où l'anthropomorphisme romantique a passé, c'est parce qu'il y a précisément un aspect indéniablement romantique dans la personnalité de toutes les apprenties-kamikaze du Nord Caucase. Cette singularité est attestée par tous les psychologues qui ont côtoyé celles que le FSB avait eu la chance d'arrêter avant qu'elles ne passent à l'acte.
Et si Zoukhra s'abandonne à son destin, c'est selon une inspiration nourrie par une conception blessée de l'amour. Elle a perdu son père à 4 ans. Lorsqu'on lui demande, alors qu'elle est encore une petite fille, ce qu'elle veut faire comme métier, elle répond : « je veux être morte, comme papa ». Le souvenir de cette disparition la hante ; elle passe de longues heures à contempler le petit journal laissé par son père. Journal taché de sang, et qu'elle mouille de ses larmes.
Après l'amour filial blessé, survient un deuxième coup du sort. Tombée amoureuse d'un jeune homme qu'elle n'a vu qu'une fois, elle se livre intérieurement à lui sans retenue, sans discernement. Jetée à quatre chevaux dans une passion dont l'issue lui serait pourtant facile à deviner, elle semble en alimenter sa démission du monde- et la justifier, inconsciemment. Attitude qu'on retrouve si souvent au XIXème, dans les notes laissées par écrivains et musiciens de toute l'Europe, Goethe, Ruckert, Chopin, Mahler, Chateaubriand ; sans oublier la fin tragique des Adèle Hugo, Louis II de Bavière, Wagner...Tandis que le jeune Goethe s'endort le soir, à plat ventre sur un poignard, en espérant en être transpercé durant la nuit, Chopin rassemble les lettres de son amour de jeunesse, les entourant d'un ruban où il écrit « Moïa Bieda » -Mon Malheur. Par la bouche de son Tristan, Wagner développe un hymne à la mort, seule délivrance véritable, quand il n'est donné à l'homme aucune vision du sens de sa vie. «Zu velchem los erkoren, ich damals wohl geboren » -Elu pour quel destin ai-je jadis été conçu ? Chateaubriand constelle ses mémoires d'outre-tombe de plaintes lapidaires « pour quelle raison dois-je vivre encore ? » Quant à Mahler, il écrit sur son manuscrit de la 5ème symphonie ; « Ich bin der welt abhanden gekommen », -je me suis retiré du monde.
J'ai été frappé de retrouver chez les jeunes filles kamikazes des dispositions d'esprit en touts points semblables. Seule différence : elles reçoivent de leurs recruteurs l'idée que leur sacrifice, pour être agréable à Dieu, doit s'accompagner d'un châtiment infligé à ceux qui refusent Allah comme Dieu unique.
Finalement, si l'âme de Zoukhra n'intéresse pas le politicien ou le journaliste, c'est parce que sa « qualité » de criminelle, responsable de la mort de dizaines de gens, oblitère tout désir de comprendre, et surtout de compatir. Pourtant.....
Derrière les accords mortifères de Tristan (c'est bien moi, le plus fanatique des wagnérien, qui parle, hein?) il n'est pas difficile de découvrir cette tristesse, cette morbidité, ce désespoir abyssal qui, une fois déposés au fond du cœur, ne peuvent engendrer que le suicide ou le meurtre.
Romantisme, oui. Car on n'a pas vu pour l'instant un seul exemple de kamikaze qui soit d'âge mûr, 40, 50, 60 ans. La plupart ont entre 15 et 30 ans.
Lorsque j'ai écrit mon drame « Regarde, Meurs, Souviens-toi », sur les déportées du camp de Ravensbruck, j'ai été frappé de la jeunesse des « kapos » chargées de surveiller et de châtier les prisonnières. L'une d'entre elle, Dorothea Binz, avait 16ans. Elle récitait Goethe et Schiller. Et quand elle tuait une malheureuse à coups de cravache, elle se croyait Walkyrie, promise à un destin grandiose.
Les russes sont très en avance sur nous quant à la compréhension des phénomènes de « radicalisation ». J'aimerais que mon ouvrage participe, en France, à l'analyse d'un phénomène qui ne pourra jamais se réduire à la simple approche criminologique ou religieuse.

 Certains lecteurs m'ont fait observé que mon roman peut « donner des idées » à des personnes détraquées, ou simplement paumées. Certes, ces singulières remarques sont en quantité négligeable, et ne vaudraient peut-être pas la peine que je m'y attarde. Mais l'intelligence reconnue de leurs auteurs est suffisamment « élevée » pour que je me fende d'un mot d'explication, pour sinon dissiper tout malentendu, du moins poser le sens de ma démarche.
J'ai voulu faire de Zoukhra l'archétype de la kamikaze « lambda », c'est à dire celle dont le caractère et le parcours sont à l'image de la majorité de ses comparses en terrorisme.
En tant qu'auteur dramatique, je suis habitué à épouser la personnalité de chacun des protagonistes de mes drames. Lorsque j'ai écrit ma pièce sur l'affaire Clément Méric, « Les chiens mordent et s'endorment en paix », j'ai été alternativement Clément Méric et Esteban Morillo. Inutile de préciser que j'ai reçu de la part de adeptes de l'un et l'autre camp une cohorte d'insultes qui ne s'est arrêtée qu'au terme de la programmation de l'ouvrage au théâtre. Il aurait fallu, selon ces moralisateurs de hall de gare, que je montre tout le dégoût que m'inspirait l'un des deux personnages de mon histoire – inutile de dire lequel, non ? , et que ce la se sente dans les dialogues.
Eh bien non. Lorsqu'on fait du théâtre, on contraint à l'amour. Car on ne peut décrire que ce que l'on parvient à aimer. Il y a dans le climat intellectuel du moment une tonalité soviétique comme jamais on n'en a connu en France, et qui rappelle la Russie de l'ère Brejnev. Une certaine coterie possède la vérité, et tous ont le devoir de ne débattre que dans le sein du référentiel imposé par elle.
Si la tâche de l'auteur dramatique est de restituer la complexité des êtres et des choses sans jugement aucun, en se mettant à l'écoute attentive des gens et de la vie, il en va de même du romancier. Flaubert à son époque en a fait les frais : l’inénarrable maître Pinard qui conduisit la plaidoirie contre Madame Bovary accusait l'auteur de complaisance envers le vice. Aujourd'hui, on a du mal à ne pas sourire en lisant sa diatribe, tant elle montre, à travers l'expression d'une certaine morale désuète, l'état d'esprit de toute une époque. Pourtant, nous voici en 2018 replongé dans un semblable système ; le référentiel est autre, mais il est tout aussi sclérosant. Comme son ancêtre classique, il est l'expression, me semble-t-il, de la peur de l'autre. La peur de ce qui est différent.
Je crois, moi, qu'on ne peut vivre qu'en tendant la main à l'autre, SURTOUT s'il est différent. Surtout s'il ne pense pas comme nous. S'il nous choque, nous avons le devoir de chercher à savoir pourquoi il agit de la sorte.
La solution des problèmes d'une société ne se trouve pas dans le tête à tête, mais dans le cœur à cœur.
Zoukhra Khapilaïeva, oui, s'apprête à commettre une atrocité. Je me suis refusé, par principe mais surtout de par ma nature propre, à la voir comme une ordure. Trop facile.
Zukhra est habitée par les rêves d'une fille de son âge. Elle aime. Elle rêvasse. Enveloppée par la sublime nature au sein de laquelle elle est née, ses passions secrètes sont à l'image des paysages du Caucase Nord, contrastées comme eux. Violence de ces contrées, où le ruisseau murmurant sous le soleil d'été peut se transformer, durant l'orage, en torrent dévastateur. Où le soleil de juillet écrase tout, hommes et bêtes, avec autant d'intransigeance que la neige, lorsqu'en janvier elle fige la montagne et la plaine, effaçant routes et chemins.
Cette violence, qui dans la nature paraît si belle, si fascinante, est comme un sceau apposé sur le cœur de Zoukhra. Fille du Caucase, elle est configurée à son relief, à son histoire ; à ses cataclysmes, à sa beauté sauvage et farouche.
Cette beauté pourtant, qui nous semble si belle lorsqu'elle se montre à travers, par exemple, le déchaînement d'une tempête, devient ignominie quand elle vient habiter une âme comme celle de Zoukhra. Par une alchimie sordide, concoctée à la faveur des blessures et des épreuves reçues depuis l'enfance, Zoukhra, qui pouvait choisir, comme le guerrier du conte tchétchène, de monter le cheval rouge apparu au dessus de la tombe de son père, pour parcourir le monde et contempler sa beauté, Zoukhra se laisse, insensiblement, glisser sur la pente de l'enfer.
Fallait-il que je reste en retrait ? Fallait-il que je me contente d'inventer sa chute, en composant, avec les indigents et indigestes potages dont nous gave la presse, une histoire toute faite, prête-à-manger, prête-à-juger, prête-à-classer ?
Non. Et chacune des lignes de mon roman est nourri d'une réalité que j'ai vue, que j'ai entendue, que j'ai sentie, que j'ai touchée ; une réalité à qui j'ai grand ouvert la porte de mon être, pour vivre ce cœur à cœur sans lequel je suis convaincu qu'on ne peut pas vivre en homme.

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